dimanche 6 mars 2011

Le regard d'Emma


Il y a parfois des moments où l'on a l'impression d'avoir raté sa vie, perdu sa jeunesse, oublié l'avenir ; c'est normal, cela fait partie des choses communes de l'existence, de ce qui traverse tout le monde, à des rythmes divers, à chacun sa saison, à chacun ses temps, à chacun la vitesse unique des battements propres de son chagrin, et de ses retours, un jour après une heure après, à la possibilité de la joie de vivre.

Un ou deux textes récents - You've got everything now, À mon seul désir - pourraient donner le sentiment, sur un malentendu, que leur auteur a voulu poser l'art, les choses de la beauté, le monde des œuvres, comme une réponse au malheur, voire, comme la solution à porter sur le champ de bataille des vies ratées, des êtres perdus, comme un unique salut possible.

Non.



Carl Theodor Dreyer, Jour de colère, 1943


En aucun cas l'art n'est à lire, pour autant qu'il soit commenté ici, comme le beau revers de la vie, réponse de beauté comme la seule, en un monde et une vie laides, pansement spirituel ou éternel sur la blessure blessante des présents et des choses de vivre : comme si vivre était douleur, et l'art, réconfort, ou bonheur de substitution, voire, pire, seule vie véritable.



Alfred Hitchcock, Vertigo, 1958



Non le combat n'est pas entre la vie et l'art, entre la vie et le cinéma, entre le visage et le portrait.



Léonard de Vinci, Tête de jeune fille échévelée ou La Scapigliata, 1508

Huile sur panneau, 27 x 21 cm, Galerie Nationale, Parme




Car les visages sont merveilleux.

Car la vie est le bel enjeu.

Car la lumière est ici-bas.



Fra Angelico, Ange d'annonciation, 1450-1455
Feuille d'or et tempera sur panneau de bois, 33 x 27 cm, Detroit Institute of Arts



Or il existe une catégorie d'objets qui n'ont d'autre destination que d'accélérer pour nous la réception de cette connaissance, quand elle ne serait pas immédiate, et ces objets sont ce qu'on appelle des œuvres d'art : catégorisation qui laisse entendre qu'ils sont d'un autre bord que la vie même, quand ils ne cherchent qu'à y pousser, qu'à y tirer, qu'à y faire entrer : l'œuvre d'art œuvre, oui, elle œuvre à une chose immense et unique, comme toute entreprise humaine véritable : faire coïncider l'être humain avec sa propre vie.



Groupe Medvedkine, Classe de lutte, 1968


Il n'y a pas que l'art qui se donne cette tâche.
La médecine, la psychanalyse, l'urbanisme, l'architecture, la technique Alexander, l'enseignement, la charité chrétienne, l'amitié, sont d'autres facettes de cette tentation qui depuis qu'il y a des sociétés d'hommes, a poussé certains d'entre eux à vouloir donner à d'autres des outils pour leur émancipation, c'est-à-dire, pour leur libération du mal, leur équivalence à eux-mêmes, leur mise en chemin vers le bien, la survie et le bonheur.



William Blake, Jacob's Ladder (L'Échelle de Jacob), 1800
Aquarelle sur papier


La gestion de l'ensemble de ces paramètres, ainsi que des paramètres des forces contraires - soif de pouvoir, d'argent, acceptation de la souffrance de l'autre, de la misère d'un peuple, de la disparité dans le partage de la ténèbre et de la chance -, est l'une des définitions que l'on pourrait donner à la politique.



Friedrich Wilhelm Murnau, Faust, 1926


Alors l'art, que fait-il ? C'est un personnage, parmi d'autres personnages.
L'important n'est pas l'art, après bien sûr on peut l'aimer ou non, comme on aime ou non les cheveux de la Manon, mais c'est secondaire, sauf pour la Manon. Alors le monde de l'art, lui, comme ensemble de groupes et de personnes, dira que ça compte plus que le cheval, et les cavaliers, et les cavalières, diront que tout de même, cette peinture, ils n'en veulent pas dans leur salon.



Cheval


Les humains n'ont qu'un trait de caractère véritablement exaspérant, c'est cette faculté infinie à ne pas entendre mieux le lendemain que la veille, et que tout soit toujours à recommencer : éternelle enfant, l'humanité de l'instant présent ne grandit que très provisoirement, fugacement, le temps de le dire, et puis, quoi ? un instant, deux instants plus tard, les rides s'effacent, le regard se revide, la mémoire coule, s'évapore, où est-elle ? Nouveau-né à nouveau, l'humanité de l'instant suivant s'est rassise encore sur sa chaise, et ne sera jamais, sauf en de précieux instants en chemin, debout.



Hayao Miyazaki, Nausicaä de la vallée du vent, 1984


Pourquoi La Dame à la licorne, pourquoi les Nymphéas, pourquoi Manet, pourquoi Michaux, pourquoi Bach, pourquoi Daydream Nation, pourquoi Fragonard, pourquoi Détruire dit-elle ?
Pourquoi le cinéma ?
Pourquoi la musique ?
Pourquoi les livres ?



Pierre La Police, Les Mousquetaires de la résurrection, 1996
Jean-Pierre Faur Éditeur, Paris



D'abord, il y a la beauté, qui est un plaisir, et le plaisir, comme la volupté ou les fraises, c'est bien.



René Magritte, Le plaisir, 1927
Huile sur toile, 74 x 98 cm


Ensuite, parce qu'en fréquentant les œuvres,
nous avançons de manière directe, quoiqu'un peu chaotiquement - tant mieux -, dans notre compréhension de la vie : nous naissons, rappelons-le, limités à deux bras deux jambes - c'est déjà bien -, après quoi, dans des proportions diverses, les parents, la vie, l'école, les œuvres, en montrant des choses à nos yeux, accompagnent nos yeux sur la voie d'un regard, c'est-à-dire, de voir.



Danièle Huillet & Jean-Marie Straub, Les Yeux ne veulent pas en tout temps se fermer, ou Peut-être qu'un jour Rome se permettra de choisir à son tour, 1969



Enfin pourquoi, qui en est tellement simple et tellement important.
C'est qu'en fréquentant des œuvres, nous fréquentons des autres : l'œuvre est autre ; de moi, elle diffère.
En apprenant à les entendre, et sculptant notre oreille à la possibilité de les entendre, petite ouïe par petite ouïe, nous avançons doucement sur une reconnaissance, une prise en compte, une entente, une acceptation, un amour, de l'altérité.

Alleluia !

Car si l'œuvre était dans mon corps, car si l'œuvre était dans ma tête, car si l'œuvre avait mon prénom, de quoi donc me servirait-elle ? Mais elle est bien de l'autre corps, mais elle est bien de l'autre tête, mais elle prononce bien d'autres noms, d'autres cris, que ceux dont je suis déjà fait, d'autres phrases que celles que je sais.



Alain Resnais, Nuit et brouillard, 1955


Comme par parallèle, par contagion, par habitude, altérité altérité, commençant d'entendre une peinture, on entendra mieux l'autre, cet autre corps humain avec lequel je fais peuple, en paix ou en guerre, en amour ou en bataille.
Puis entendant mieux l'autre - parce que la vie avance, bouscule, mord la peau, crève les yeux, soulève les voiles -, on entendra mieux l'œuvre, sa parole lointaine, filtrée, déformée, traduite, parlante et sans clef : altérité de forme comme il en est d'homme.



Tod Browning, Freaks, 1932


Grâce à laquelle, encore, on entendra mieux, ping pong perpétuel, tel morceau de vie : ce semblable bizarre, l'humain d'à côté, l'étranger à moi que je côtoie ici.

Alors à quoi ça sert ?

D'abord on comprend mieux l'autre, on ouvre le champ à l'altérité, et à des altérités de moins en moins mêmes : si l'on s'en sort bien en écoute de vie, si l'on entend en chemin quelques paroles utiles, plus ça va, mieux on laisse à l'autre son droit d'être autre, et plus l'on jouit de cette otherness.
Dans un monde où chacun s'effraie de voir que l'autre est différent, se rappeler qu'il est là pour ça n'est pas toujours trop superflu.


Ce n'est pas malgré qu'il soit autre, ce n'est pas malgré son altérité que l'autre nous offrira bonheur : c'est par l'altérité seulement que le bonheur naîtra.




Marika Green (Jeanne) dans Pickpocket, 1959, de Robert Bresson



Aller vers aimer l'altérité de l'autre, c'est aller vers plus de bonheur, moins de guerre, moins de violence : selon toutes les acceptions et à tous les degrés de gravité de la violence.



À tous les degrés de gravité de la violence



Enfin au plus intime, au plus premier, au commencement d'exister, qui nierait, qui contredirait, sa propre altérité en soi ?
Le premier autre est en soi-même, et porte le même prénom que nous, a la même tête, les mêmes cheveux, marche du même pas sur les mêmes routes, prend la même place que notre corps.

- Je ne sais pas pourquoi j'ai fait cela.
- Je ne me comprends pas moi-même.
- Tu sais, je suis folle.
- Comment ai-je pu être aussi nul ?
- Je ne sais pas ce qui me rendrait heureuse.
- Je ne sais pas ce que je veux.
- Je ne comprends pas, je devrais me réjouir, c'est bien ce que je voulais, non ?
- Ai-je vraiment fait les bons choix ?
- Et si je me trompais d'existence ?



Atom Egoyan, The sweet hereafter (De beaux lendemains), 1997


Bien sûr on a fait les bons choix, toujours.
Pour aller vers cette existence-là qui est la nôtre à ce moment-là, nous avons fait les très bons choix, les meilleurs, les choix parfaits : sans quoi nous n'en serions pas là, nous serions à 500 kilomètres, ou 5000, avec une autre, avec un autre, nous serions ou plus heureux, ou mort, ou professeur de sport, ou maire d'une commune de 100 habitants, ou jamais réconcilié avec notre frère, ou l'ayant poignardé à moitié par erreur un soir de nouvel an à l'aube, ou lui ayant piqué sa femme.

Mais au lieu de tout cela nous sommes dans telle situation, tel lieu de l'espace et du possible, alors c'est que pour arriver là nous avons fait tout ce qu'il fallait, très bien, parfait.

Ensuite avons-nous eu raison de croire que cette existence-là, ce lieu de l'espace et du possible, vers lequel on s'est dirigé comme vers un but, avons-nous bien fait en pensant que cette vie-là nous conviendrait ?
Car son propre cœur, c'est comme, dans certains couples, son épouse, son époux :
- Mais qu'est-ce que tu veux ? Ça ? Ça ? Mais parle enfin, parle ! Quoi ? Ça ?

Au plus près de nous, au plus près de soi, notre cœur, cet inconnu : à la fin, que veut-il ?



Marie Rivière dans Le Rayon vert, ou Que le temps vienne où les cœurs s'éprennent, d'Éric Rohmer, 1986


Alors accepter l'altérité, s'y ouvrir, l'entendre mieux, enseignement de l'art - celui qui tient ses promesses, qui assume ses fonctions, qui se regarde en face -, c'est aussi un outil pour lire son propre cœur : de compréhension moins fermée, d'interprétation moins brutale, d'univers un peu agrandi, complexifié, nuancé, de morale un peu moins primaire, de jugement un peu moins rapide et de rejet un peu moins prompt, nous pouvons entendre les paroles qui se disent en nous-même et qu'auparavant, parce qu'elles se disaient hors des champs de notre entente - comme les ultra et infrasons adviennent hors des champs de notre ouïe -, nous n'entendions pas.

Oui, pour le dire avec un peu de brusquerie, Pierro della Francesca, Aphex Twin, Flaubert, nous ouvrent la porte vers des sentiments en nous-mêmes que nous ignorions s'y nicher : et en les découvrant, et en les entendant, ouvrant l'oreille aux infrasons, qui deviennent désormais du son, aux infrapensées qui deviennent des pensées, aux ultrasentiments qui deviennent des sentiments, nous sommes un peu plus ouverts à nous-mêmes, à notre désir, à nos besoins, et nous pouvons, maintenant, nous attacher à y répondre.




Anna Karina dans Une Femme est une femme de Jean-Luc Godard, 1961


L'art a-t-il le privilège de cette entente, de ce dévoilement des infrachoses, d'ouvrir aux musiques intraduites ?
Non.
L'amour, la chute, la mort, le bonheur, la douleur, l'expérience, les erreurs, les joies, les peines, le temps et tout ce dont est fait vivre, enseignent, pour peu qu'on veuille entendre, tout ce dont est fait vivre.

L'art est là à titre de traducteur, d'intermédiaire, entre le temps et nos corps, entre ces paroles vives, brutes, de la vie, et la possibilité de les entendre.
Il en est d'autres. Beaucoup de faux et quelques réels.
Celui-ci existe, parmi les réels, parmi les fabricants de signification qui cherchent sincèrement à faire sens.

Pour le reste bien sûr, à nous de jouer : vivre.



John William Waterhouse, A Naiad (Study), environ 1893


Et puis il a enfin un dernier point, ce charme, sa grande douceur, c'est que pour dire tout cela, pour traduire la vie, faire entendre le monde, que fait-il ?
Vaillamment, continûment, gentiment : il invente.

Il invente des vies, crée des mondes, il fait naître, à l'infini, des altérités, des réalités, nouveaux sentiments et nouvelles figures ; l'art ne fait pas que traduire, il crée, il crée du vivant, et pour chaque chose traduite, une chose ajoutée, la créée, et pour chaque vie transcrite, pour chaque fragment de la vie transcrit, une nouvelle vie qui vient au monde. Alors c'est sans fin, de journée en journée et en génération : c'est vivant ;
le lien et le dialogue entre l'art et la vie, c'est vivant.

Et la peinture ne montre pas seulement ce qu'elle montre, ne dit pas seulement ce qu'elle dit : elle agence pâte verte et pâte rouge, elle fait de nulle part sortir du gris, du mauve, du noir, épaisseurs et courbes et touches de lumière. Et voilà, c'est là, c'est nouveau dans le monde, l'univers se diversifie, un éclat nouveau scintille.



Wim Vandekeybus & Ultima Vez, In spite of wishing and wanting, 2002




Dans la rivière, Flaubert ne dit pas qu'il y avait des algues, il ne reste pas dans la capsule informative, des algues qu'Emma regardait il dit : "comme des chevelures vertes abandonnées".
Alors d'une part c'est beau, parce que "comme des chevelures vertes abandonnées", c'est beau.
C'est beau parce que l'idée, le sens des mots, et l'incarnation musicale de leurs sens, et le croisement entre sens et sons, "comme des chevelures vertes abandonnées", c'est beau.
C'est comme ça, on n'y peut rien. Ça nous tombe dessus comme une bonne nouvelle, Emma regarde les algues "comme des chevelures vertes abandonnées".



John Everett Millais, Ophelia, 1852
Huile sur toile, 76 x 112 cm, Tate Gallery, London


Ensuite parmi cette invention, musicale, poétique, romanesque, il y a naissance : naissance d'un lieu du monde, qui se trouve sur une page d'un livre de Flaubert, naissance d'un corps de quelques mots, où des points de l'univers se croisent : les algues, les algues d'une rivière, des végétaux qui vivent dans l'eau, flottent, ondulent, dont c'est la vie d'être cela ; l'idée de chevelures ; l'idée de chevelures vertes ; l'idée d'abandonner des chevelures, qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que ça veut dire, abandonner des chevelures ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
Est-ce que quelqu'un avant de lire ces mots, avait déjà envisagé cela, cette possibilité du monde, que créent les mots plus que l'expérience, abandonner des chevelures ?
Alors, abandonner des chevelures vertes, des chevelures vertes, sans que l'histoire dise d'où, qui, les aurait tenues, des chevelures vertes, on aurait pu les abandonner.



Pierre-Auguste Renoir, Jeune Fille coiffant ses cheveux, 1894
Huile sur toile, 53 x 44 cm, Metropolitan Museum of Art, New York


Mais maintenant, enfin, que se passe-t-il ? Flaubert ne parle pas d'abandonner des chevelures. Il parle, pour les chevelures, pour des chevelures vertes, d'avoir été abandonnées, d'être là, où elles sont, comme abandonnées, abandonnées c'est un participe passé ça signifie que l'action a eu lieu et que maintenant, aujourd'hui, sur cette page de ce livre - dans cet aujourd'hui qui sera éternel parce que la page l'est -, les chevelures, non pas réelles mais les chevelures de cette idée qui naît à ce moment du livre, sont abandonnées, c'est-à-dire : éternellement vouées à ce statut d'avoir été abandonnées - par qui, par quoi, pour quoi, comment -, elles sont, maintenant, pour autant qu'on les évoque fût-ce comme simple idée parce que ces algues leur ressemblent, ressemblent à cette idée, ressemblent à cette image, elles sont maintenant : abandonnées.
Et naissent des algues, comme des chevelures, naissent l'idée de chevelures vertes qui auraient une histoire, celle d'avoir été abandonnées, et un destin, celui de demeurer, toujours, dans leur ondulation d'algues et leur histoire figée ici : abandonnées.
Ce participe passé est absolument terrifiant et absolument magnifique, parce qu'il crée un présent dont la temporalité vue de près, est celle d'un mouvement d'algues, et la temporalité vue de loin, celle, pour l'éternité, d'avoir été abandonnées ; c'est-à-dire, d'être le produit d'une histoire, la suite d'une histoire et d'une seule, la fin et la suite de cette seule histoire : abandonnées.



Kijû Yoshida, Promesse, 1986



Sans espérance coincées dans cet état sans fin d'avoir été abandonnées, ces chevelures, leur idée, leur image verte, ondulent éternellement sur le bord d'une rivière.

Pourquoi ?

Parce qu'Emma Bovary les regarde.


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jeudi 24 février 2011

Le bruit des ballerines


Par un début de nuit sans sommeil, car c'était une journée de repos, tardive, brève, sans tâche - enfin -, on se trouve comme par hasard, sur le chemin de notre promenade à travers les objets de la nuit, à lire comme un poème la liste des œuvres traduites de Martin Heidegger :



Aux Éditions Gallimard

TRAITÉ DES CATÉGORIES ET DE LA SIGNIFICATION CHEZ DUNS SCOTT
ÊTRE ET TEMPS
LES PROBLÈMES FONDAMENTAUX DE LA PHÉNOMÉNOLOGIE
INTERPRÉTATION PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE LA "CRITIQUE DE LA RAISON PURE" DE KANT
DE L'ESSENCE DE LA LIBERTÉ HUMAINE. Introduction à la philosophie
KANT ET LE PROBLÈME DE LA MÉTAPHYSIQUE
LA "PHÉNOMÉNOLOGIE DE L'ESPRIT" DE HEGEL
QU'EST-CE QU'UNE CHOSE ?
SCHELLING. Le Traité de 1809 sur l'essence de la liberté humaine
NIETZSCHE, I ET II
CONCEPTS FONDAMENTAUX
CHEMINS QUI NE MÈNENT NULLE PART
APPROCHE DE HÖLDERLIN
QUESTIONS, I ET II
QUESTIONS, III ET IV
ESSAIS ET CONFÉRENCES
QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE ?
LE PRINCIPE DE RAISON
ACHEMINEMENT VERS LA PAROLE
HÉRACLITE. Séminaire du semestre d'hiver 1966-1967 (en collaboration avec Eugen Fink)
LES HYMNES DE HÖLDERLIN : "LA GERMANIE" ET "LE RHIN"
ARISTOTE, MÉTAPHYSIQUE 1-3 De l'essence et de la réalité de la force


Aux Éditions Montaigne

LETTRE SUR L'HUMANISME (édition bilingue)


Aux Presses Universitaires de France

QU'APPELLE-T-ON PENSER ?







Réapparaissent comme un sourire dans la mémoire, parce que les pensées rebondissent sur les instants comme les petits torrents d'une rivière sur les cailloux de son lit, les mots de Fernando Pessoa par lesquels les éditions Christian Bourgois avaient choisi de clore leur première édition, d'abord en un volume, du Livre de l'intranquillité :


Et je caresserai doucement, comme je ferais à un chat, toutes les choses que j'aurais pu dire.







*





Bon, voilà.














On caresse les choses qu'on aurait pu lire, les choses qu'on aurait pu entendre, les choses qu'on aurait pu ouvrir ; on éprouve le possible, l'inachevé du moment, les espaces inconnus frôlent les frontières de ceux qu'on sait, et comme un bord de mer, tout désigne au delà et ailleurs, et nous poursuivons sur la plage.

Promeneurs, nous sentons le souffle du large, le sel de là-bas, depuis le clapotement dans lequel marchent nos pas, et un jour nous restons, et un jour nous allons ; et selon les jours, et selon les heures, quand nous n'allons pas visiter ces heures différentes que la vie nous tend, quand dans l'ici qui nous sépare du reste du monde nous demeurons, quand nous ne répondons pas à ces voies que nous voyons ouvertes, que nous sentons belles - comme tout l'est et comme tout le sera : où qu'on aille -, alors selon les jours et selon les moments, selon l'humeur contente ou l'humeur regrettante, nous sentirons un jour la mélancolie fade, l'épuisement des musiques, la certitude du temps qui passe ; un autre jour, la joie de pressentir, de savoir que c'est, que cela continue, que des mondes invisibles se meuvent et que nos yeux nos mains et nos pieds, nos routes, s'ils y vont, les rencontreront, qu'un mouvement s'annonce : qu'on y plonge ou non,
de cette annonciation même nous jouissons, de cette sensation : le possible.






Le possible : dans son existence nous vivons, dans son voisinage, dans le bruissement constant de sa robe, le bruit doux sans fin de ses ballerines ; habillés de lui comme d'un habit, irrigués de lui comme d'un sang, nous sommes faits de possible dans un monde possible.

Ensuite bien sûr, chaque jour - chaque jour mais pas éternellement, chaque jour mais pour un temps donné -, chaque heure, chaque fois, cette adoration, cette inéluctable, notre liberté : choisir.





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samedi 19 février 2011

Monet Monet Monet


Il reste au monde un jour pour aller voir les toiles miraculeuses du sous-sol de l'exposition Monet au Musée Marmottan-Monet, Paris, avant qu'elles retournent aux réserves, et se rendre compte que la déflagration de lumière et de liberté que constituent les célebrissimes Nymphéas, bien plus nombreux que ce qu'on croyait quand comme moi on les ignorait, est absolument à rebours des icônes de grand-mères que d'affreuses cartes postales en ont fait.

Parce qu'il y a la même différence entre une reproduction de peinture et une peinture, qu'entre une photographie de corps et un corps, pas d'images, mais des coordonnées :

2, rue Louis-Boilly
75016 Paris

De 11 h à 18 h







Des spermatozoïdes géants s'affrontent de part et d'autre d'une eau de toutes les couleurs.


Des lianes vivantes tombent sur des eaux sans surface, trouées à l'endroit de la surface, miroirs mous qui ondulent.


Des ondulations pures jaillissent de surfaces planes, comme des êtres, comme des âmes, comme des présences mauves.


Le reflet des nuages, blanc sur bleu, il s'y découpe des ronds vert pâle, sur eux et sur le reflet des gerbes parti du haut de la toile.


Des sortes de petites cerises, rouges, se déposent sur le jaune de l'espace.


Des fleurs bleues blanches éclosent sur une eau verte passante.


Des tiges dansent. Des secondes tremblent.


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samedi 12 février 2011

À mon seul désir


Aujourd'hui pour la première fois j'ai vu la Dame à la Licorne.


Silence scintillant.






Aujourd'hui pour la première fois j'ai vu dans sa réalité la Dame à la Licorne, souvent vue sur des reproductions qui n'en disent rien ; ni, au moment voulu, n'en émoussent rien.

Extraordinaire et vibrant châteoiement pur : irréel, et comme incroyable, flottement de présence, granuleusement de lumière, ou plutôt vertical, dans les stries de tout côté, temps suspendu dans le geste infiniment continué de son épanouissement, de son immédiateté tremblante : vie.






Plus tôt, une magnifique Vierge de douleur, fragment de retable en bois : sinueux, divagant, des arbres merveilleux, plus intense en un mètre carré que tant d'appartements immenses, d'avenues désincarnées ; des fragments de retables en albâtre, comme de chair de porcelaine, par qui sculptée ? Des vitraux ; des corps rongés de marbre ; des visages de marbre et les marteaux du temps ont détruit ces visages ; des tissus.






S'il vous plaît, allez voir le Musée National du Moyen-Âge, situé 6, Place Paul Painlevé - père de Jean -, 75005 Paris. Sauf le mardi, il est ouvert tous les jours de 9 h 15 à 17 h 45, ce qui laisse chaque semaine des dizaines d'heures ouvertes à la possibilité d'aller voir une dame tellement plus belle, tellement plus bouleversante, transformante, surprenante, tellement plus donneuse de joie, tellement plus étape sur le chemin d'une vie, qu'une partie importante des moments inutiles, comme si l'on y croyait, que l'on passera les autres jours à parler de choses les mêmes, à vendre à des humains des objets sans usage, des discours sans pensée, des programmes sans avenir, à rater des trains, des occasions, et des occasions de prendre le train, à dilapider le temps, à mourir, à mourir bientôt, à ne pas faire la différence entre ce qui améliore et ce qui ment.





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lundi 20 décembre 2010

You've got everything now


J'ai 33 ans.

De ce que j'observe, les gens de ma génération, et de mon milieu ou de ma classe sociale - l'échelle large de la classe moyenne - se divisent pour beaucoup en deux catégories : ceux qui sont engagés dans des métiers qu'ils aiment, auxquels ils croient, et qui ne gagnent pas leur vie ; ceux qui se sont engagés dans des métiers avec lesquels ils gagnent leur vie, mais auxquels ils ne croyaient pas, ou pas assez, qu'ils n'aimaient pas assez, et qui voudraient en changer.
Changement qui le plus souvent d'ailleurs, par tradition, n'aura pas lieu : habitué qu'on est à un certain confort, à une certaine sûreté, à une certaine anesthésie des craintes, des cœurs, des corps, à un certain mensonge posé sur le regret et l'insatisfaction, l'idée du risque de ne plus les avoir avec soi, de ne plus dormir la nuit, d'affronter sa propre douleur, son propre désir, sa propre incertitude et le caractère vaguement injustifiable de sa propre histoire comme de celle de n'importe qui, prévaut, dans la plupart des vies, sur celui de rater son existence.

Comme le disaient les Smiths, Now who is rich and who is poor I cannot say.
La chanson, "You've got everything now", se trouve sur Hatful of hollow,
une collection de quelques singles mais surtout de faces B et de versions alternatives, qui est aussi un classique : comme quoi c'est encore, c'est parfois, c'est encore une fois, dans les lieux obscurs, mal rangés, hors des quadrillages, du prédéfini, des il faut et des on doit, que des choses existent.

C'est ici :




Oh please save your life
Because you've only got one



jeudi 30 septembre 2010

Michel Foucault, Autoportrait, Radio Canada 1971


Une interview, au demeurant fort bien menée, radieuse et lumineuse, d'une enthousiasmante densité de propos, d'une souplesse problématique à l'envers de toute restriction de la pensée à des sectarismes aveuglés - même si, bien sûr, qui jamais réchappera aux idées qu'il s'est faites ? -, enfin et presque surtout, et dans une langue superbe : d'une clarté sans-une-ombre des idées et des jonctions, de comment se lient et s'agencent et se justifient tous ces mots, ces modes de questionnement, d'affirmation et de révolte, ces comptes-rendus d'années passées à constater écarts et divorces entre existence du monde et exercice d'une parole sur, entre présence des hommes et possible émancipation, et à tâcher de les rejoindre.

Inscrite dans la corporéité inétouffable d'une voix ô combien vivante - mouvante, surprenante, mue par des forces -, la pensée de Foucault, qui par passages prend le risque de cette exposition autobiographique où le discours de sagesse peut toujours s'abîmer, et qui lui sert ici au contraire d'éclaircissement supplémentaire et d'humanisation constante du mot, cette pensée se serait-elle, un jour de 1971, donné sans le savoir 26 minutes pour offrir quelques pistes à ses camarades humains, des fois qu'elle devrait quitter le monde 26 minutes plus tard ?

Rien n'est improbable.




C'est ici :





mercredi 29 septembre 2010

samedi 25 septembre 2010

Pulp, Different Class & L'Émanglom


On pourra raconter absolument ce qu'on veut, Different Class est, au moins pour les trois quarts (*), un disque formidable formidable formidable formidable, formidable.

Un disque fait des misères de la vie et de l'énergie pour en sortir, parfois, devenues communément, et comme main dans la main, une pop superbe et étincelante, intelligente, mélancolique et sexuelle, et romantique à en crever, et à en ressusciter.



I want a refund
I want a light
I want a reason
To make it through the night




C'est ici :






(*) L'auteur de cet article s'est amusé de constater, dans cette incise, qui lui donnait une impression de déjà-ouï, la réminiscence involontaire d'une autre, "muscles pour les trois quarts", celle-là d'Henri Michaux, dans un texte consacré à l'émanglom, animal imaginaire, donc métaphorique, ou plus exactement, poétique, c'est-à-dire, dans ce lieu où la chose dite, éloignée, semble-t-il d'abord, des objets immédiats de l'expérience immédiate, n'est en fait pas la métaphore, lointaine, d'une autre réalité, plus immédiate, qu'on aurait à retrouver dessous, mais tout simplement l'expression, très immédiate, d'une réalité, très immédiate, d'une expérience du monde, que l'on ne savait pas dire ainsi, et dont on découvre, tout dans un même moment parce qu'ils se tiennent l'un l'autre, et le nom, et l'existence.




L'ÉMANGLOM


C’est un animal sans formes, robuste entre tous, muscles pour les trois quarts, et, dans son extérieur entièrement, qui a partout près d’un pied d’épaisseur. Tous les rochers, même lisses, il est en mesure de les escalader.

Cette peau si amorphe devient crampons.

Aucun animal ne l’attaque ; trop haut sur terre pour qu’un rhinocéros puisse l’écraser, plutôt, lui le culbuterait, n’y ayant que la vitesse qui lui manque.

Les tigres s’y casseraient les griffes sans l’entamer et enfin même une puce ou un taon, un cobra n’y trouve pas un endroit sensible.

Et quoique merveilleusement au courant de tout ce qui se passe autour de lui, sauf paraît-il au fort de l’été, on ne lui trouve aucun sens.

Pour se nourrir, il se met à l’eau ; un bouillonnement et surtout une grande circulation d’eau l’accompagne et des poissons parfaitement intacts viennent surnager le ventre en l’air.

Privé d’eau il meurt, le reste est mystère.

Il n’est pas inouï qu’on rencontre des crocodiles fracassés sur les bords des fleuves qu’il fréquente.



samedi 11 septembre 2010

Delphine Seyrig, Interview 1975


Dans cette interview, réalisée en 1975 par Pierre Maraval pour Cinématographe et reprise en 2002 dans Théâtres au cinéma : Marguerite Duras Alain Robbe-Grillet, édité par le Magic Cinema
de Bobigny à l'occasion du 13e festival Théâtres au cinéma, Delphine Seyrig, dont Duras dit sans faire erreur qu'elle est tout simplement la plus grande des comédiennes de France, évoque, dans des propos pleins de nuance et pleins de fermeté, acteurs et actrices, réalisateurs, réalisatrices, sa vie, les femmes et la misogynie d'un monde dont elle donne une image, fatalement, en femme de cinéma, légèrement étrangère et absolument juste.


- Ressentez-vous parfois l'absurdité de faire des films ?
- Je sens l'absurdité de travailler à n'importe quoi.











mercredi 14 juillet 2010

Lucian Freud, une jeune fille


C'est drôle, avant d'aller prendre mon train je visite l'exposition Lucian Freud au Centre Pompidou, après un moment de vive admiration je commence à me demander s'il n'y aurait pas parfois certaine rigidité dans le rapport entre le dessin et la touche - un manque, disons, d'interpénétration entre les choses, l'impression que peut-être tout reste enfermé dans sa case, fragment par fragment, sans que la toile entière rassemble et lie et fonde l'ensemble infini des morceaux en un seul tout rectangulaire -, quand parmi cette incertitude soudain une jeune fille passe, qui n'a pour elle que ses cheveux blonds, ses vêtements d'été, sa démarche flottante, un regard qui existe, et pulvérise sans faire de bruit tout l'effort d'art qui se dresse autour, puis s'en va.



lundi 28 juin 2010

Marguerite Duras et les pêches, La Vie matérielle


Ces derniers jours, j'aurai redécouvert deux choses.
D'abord, les pêches : j'ai acheté une petite barquette de petites pêches. De toutes petites pêches, que je ne connaissais pas, ce ne sont pas des pêches pêches, ce ne sont pas des pêches de vigne, des pêches plates, ce sont peut-être, je ne sais plus qui les a appelées comme ça, par supposition, auprès de qui je les vantais : des pêches naines ; en tout cas je ne les connaissais pas, j'ignore si la faute en revient à mon ignorance ou à la modernité, qui invente des races d'êtres vivants comme d'autres des modèles de voitures, mais ces pêches étaient absolument délicieuses, d'une douceur exquise, d'un sucre idéal, véritables petits éclats de joie toujours comme par surprise dans des journées dont par ailleurs on avouera qu'elles ne furent pas, sauf erreur ou omission de notre part, beaucoup plus passionnantes que si elles n'avaient pas eu lieu.
Ah si, pardon !



Et tout à l'heure, relisant dans un train les deux premières pages de La Vie matérielle, j'ai redécouvert La Vie matérielle.
La Vie matérielle est un livre un peu pour la vie, on peut facilement s'en laisser accompagner longtemps, le garder toujours un peu à côté de soi, dans sa mémoire, dans ses pensées, dans son oubli, comme dans sa poche ; il répond à des manques de ce qu'on pensait sans lui, il fait des liens, ouvre des questions, dévoile des pistes, il aide, saisit, entraîne, c'est un livre courageux et encourageant ; mais entre les lectures, les feuilletages, bien sûr, les pages deviennnent un peu abstraites, la plupart des mots disparaissent dans cette marée très douce du temps qui passe dessus. Et puis un jour on le rouvre, cette place qu'il occupe et qu'il laisse vacante, aussitôt comme d'habitude, rebrille comme quand le rayon s'enchâsse dans le vitrail jaune.
Énormément de gens, énormément de gens, vraiment beaucoup de gens, vivront très bien, enfin plus ou moins bien, ça dépend, comme on vit, sans lire La Vie matérielle de Marguerite Duras.
Il y a certainement des pays où l'on n'a jamais mangé de pêche.


Ici, 7 exemplaires neufs à partir de EUR 5,30, et 5 d'occasion à partir de EUR 3,99 :



Je suis quelqu'un qui n'est jamais à l'heure pour les repas, les rendez-vous, le cinéma, le théâtre, les avions c'est de justesse, toujours. Je me méfie tellement de moi maintenant que j'arrive une heure en avance au théâtre. Je vois d'autres gens arriver en courant de crainte d'être en retard, j'en suis enchantée. Je suis toujours arrivée à la plage lorsque les gens en partaient. Je n'ai jamais bruni à la plage parce que j'ai horreur des bains de soleil, du sable sur la peau, dans les cheveux. J'ai bruni au volant de mon auto ou en me promenant en Espagne ou en Italie.
Néanmoins et durant une grande partie de mon existence, j'ai eu le désir ardent d'arriver à prendre des bains de soleil. Ça a duré. J'élaborais des systèmes pour faire tout ce que les autres faisaient. C'est comme ça que j'étais en retard partout, j'en étais désolée. Je faisais ça, comme les autres, j'allais sur la plage, mais le soir. Je faisais les choses à moitié, pour les avoir faites, et ça ne marchait pas. Je regrette beaucoup d'avoir été ainsi, réglementaire mais jamais contente. Je me suis toujours retrouvée à la fin des étés comme une ahurie qui ne comprend pas ce qui s'est passé mais qui comprend que c'est trop tard pour le vivre.




dimanche 23 mai 2010

Turner, Automne de la couleur


Notes en visitant, vendredi, l'exposition Turner et ses peintres au Grand Palais, qui comme tant de choses, finit demain.



(Reproductions insuffisantes à insupportables, sinon à quoi servirait-il de prendre ses jambes pour aller voir ?)




Vénus et Adonis, 1803 - 1804



Les ciels et les chairs : les bleus et les blancs.

Cette dame dit : "Il aurait dû lui laisser un visage."

Les chiens, les rouges, les plis.

Volettement des anges : mouvements de la couleur.

C'est parti : un pied dans le XVe siècle - où couleur et forme, et représentation, forme représentée, histoire que l'on figure, inventent leur originelle consubstance dans ce qui devient alors la peinture -, et un pied dans l'avenir - où la peinture affirmera, d'une manière qui n'appelle plus de malentendu, qu'elle et la possibilité narrative ne sont pas dépendantes de ce qui dans le réel est visible -, Turner est partout, sauf dans le présent, ce XIXe siècle où le corps qui le porte peint.




Shadak, Méshak et Abdel-Négo dans la fournaise ardente, 1832



Les bâtiments disparaissent.
Les visages disparaissent.
Les couleurs apparaissent.
Les couleurs et le feu apparaissent ensemble.

Les choses fondent, la nommabilité et la lisibilité des choses fondent, la représentation s'affaisse : en lieu et place des figures, se lève la pure peinture.
Mais ce n'est pas "à la place", ce n'est pas que l'une se substitue aux autres : c'est que, comme l'aliment qui cuit rejette ses graisses et prend son goût, ici aussi d'un même mouvement, la figure se vide d'elle-même, pour que, remontant comme à la surface, la possibilité de couleur qu'elle gardait comme à l'intérieur éclate et resplendisse.




Avalanche dans les grisons
, 1810



Ce n'est pas de la neige, ce sont des draps blancs qui s'écroulent, c'est du gris plus sombre et ici plus clair là où d'autres auraient mis un ciel, à peine subsistent, maigres ponts vers le monde, entre la toile et lui comme des passeurs, quelques arbres.




L'ange debout dans le soleil, 1846



Ce qui fut des oiseaux vole dans la couleur.




Jessica, 1830



Interdite et interrompue, suspendue dans sa propre stupéfaction, entre verts, rouges, étoffes bleues, et ce jaune royal qui lui sert de monde, une femme.
Ou plutôt - puisqu'elle est de Shakespeare et du Marchand de Venise -, et c'est peut-être pour ça qu'elle a droit de cité ici : un personnage.
Déréalisée par son essence même, on peut donc bien la figurer.




Pilate se lavant les mains, 1830



La couleur est si vivante, a tant pris la vie aux êtres, qu'elle en est presque au pourrissement.
Matière en décomposition, surcharge de petits éclatements, comme un fruit trop mûr et trop plein.




Ce que vous voudrez ! (What you will)
, 1822



Des personnages de Lovis Corinth qui pourrissent sur un fond de Watteau.





Lovis Corinth, titre oublié, année aussi, début du vingtième siècle





Boccace racontant l'histoire de la cage à oiseaux, 1828



Les arbres.

Des constructions s'effacent, ne naissent pas, n'apparaissent que par le blanc légèrement vibrant de leur absence ou inachèvement, que couronne, équilibre et souligne la somptuosité d'abres courbes comme des cils, de forêts profondes, d'ocres de bleus et de rouges qui fleurissent et pourrissent comme des fleurs d'automne.
Et les mortes nourrissent les vivantes, comme la couleur la couleur.




La Bataille de Trafalgar, en octobre 1805, 1823 - 1824



Une pureté de voiles et de nuages qui s'affaisse, bleue grise et blanche, devant un tourbillon de corps rouges exilés de Delacroix.




Regulus, 1828 - 1837


Stries blanches et bleues de la mer, annonciatrices de l'événement d'éblouissement qui vient au-dessus, au ciel, jaune allant au bleu par le blanc.




Mercure envoyé pour avertir Énée, 1850



Comme les êtres trente ans plus tôt se résolvaient et résorbaient dans la couleur, voici que la couleur, après son pourrissement, comme après son automne, subit l'ultime étape de ce processus double de décomposition et d'immatérialisation : les êtres devenus pure couleur, voici qu'un jour, la couleur à son tour sort des choses comme chair qui s'en va, et ne laisse, dernière écume d'un monde qui fut, que lumière.



Le Déclin de l'empire carthaginois, 1817



Un paysage du Lorrain enserre, comme un cœur prêt à naître et à se répandre plus tard sur toute la toile, le Turner à venir où le jaune et le bleu remplacent le ciel.





Claude Gellée dit Le Lorrain, Port de mer au soleil couchant, 1639






Soleil levant sur une baie : solitude, vers 1849



Chorégraphie sublime des touches et des couleurs, on la regarde des heures en oubliant qu'on regarde, comme on le fait, aux douves du Palais Impérial, des fleurs de cerisiers qui par milliers dérivent dans l'eau, innombrables et lentes, lumière rose, scintillement mauve, dans la fin du soir.